L’arbre que nous avons planté portera d’autres fruits
Cheikh Hadj al-Mehdi Bentounes
Précocité spirituelle et engagement citoyen
Né à Mostaganem le 26 février 1928, Mohammed al Mehdi Bentounes grandit dans la zâwiya mère, où il reçoit très tôt une éducation spirituelle rigoureuse.
Doté d’une mémoire exceptionnelle et d’une vive intelligence, il étudie le fiqh et récite le Coran dès l’âge de six ans. Fait exceptionnel, il officie comme imam devant le Cheikh al-Alâwî durant le mois de ramadan, accomplissant ainsi le vœu de celui qui pressentait en lui son héritier spirituel. À neuf ans, il maîtrise l’intégralité du Coran et développera plus tard une exégèse reconnue. À onze ans, il effectue le pèlerinage à La Mecque avec son père, devenant l’un des plus jeunes Hadj de son temps.
L’enfant manifeste également une curiosité insatiable pour les affaires du monde, leur évolution et la modernité, développant ainsi une polyvalence intellectuelle en prise avec les réalités de son époque. Son enfance à Tigditt, quartier populaire marqué par l’effervescence nationaliste, lui inculque également un profond sens civique, renforcé par son engagement chez les Scouts Musulmans Algériens.
Cette double éducation, spirituelle et citoyenne, forge une personnalité tournée vers le service, capable de conjuguer profondeur intérieure et engagement concret.
Le 5 juillet 1952, à vingt-quatre ans, il est unanimement investi 45ᵉ maître de la tarîqa Alâwiyya et se retrouve face à la « tempête » annoncée par son père sur son lit de mort : « Je vois une grande tempête arriver sur ce pays. Mais n’aie pas peur et tiens bon le mât du bateau ! ». Il hérite alors d’une mission lourde et décisive : guider la voie spirituelle et en transmettre l’essence au cœur des épreuves à venir.
Des voyages aux ponts spirituels consolidés
Fidèle à l’élan d’ouverture initié par le Cheikh al-‘Alawî, Cheikh Hadj al-Mehdi multiplie les voyages en Algérie, en Europe et en Orient : visite de disciples, dialogue avec des chercheurs de vérité et revitalisation de la voie dans des contextes nouveaux. Porteur d’un message universel, il rappelle que : « Allah est le nom de Dieu en arabe, et non le Dieu des Arabes », inscrivant l’accessibilité de la voie dans une ouverture sans distinction d’origine.
Guerre d'indépendance (1954-962) : foi, humanité et médiation
Lorsque la guerre d’indépendance éclate en 1954, Cheikh Hadj al-Mehdi s’engage avec un sens aigu du devoir, tout en veillant à préserver l’autonomie de la tarîqa. « Ce que j’ai fait, je l’ai fait par devoir envers Dieu et ma patrie », confiera-t-il plus tard, illustrant l’alliance intime entre foi et engagement national.
Il transforme la zâwiya en centre d’accueil pour démunis (pauvres, réfugiés, blessés et prisonniers) – Algériens et Français y reçoivent les mêmes soins – et aménage, plus tard, un dispensaire dans une mosquée locale. Arrêté à plusieurs reprises mais relâché faute de preuves, il demeure sous surveillance constante.
Son action conjugue humanité et spiritualité : protéger les vies, prévenir les injustices, maintenir l’unité des cœurs au-delà des appartenances. À la fin du conflit, il intercède pour sauver des Européens, organise un réseau d’assistance juridique et agit, en toute discrétion, auprès des instances dirigeantes, rencontrant notamment le général de Gaulle en 1958.
Sa démarche, alliant prudence et responsabilité morale, s’enracine dans un engagement spirituel fondé sur l’apaisement, la réconciliation et le respect de la dignité humaine, tout en rejetant la haine sous toutes ses formes.
Reconnu comme « médiateur de paix », notamment entre Pieds-noirs et Algériens, puis en 1964, entre l’Association des Oulémas d’Oran et les zâwiyas, Cheikh Hadj al-Mehdi devient une référence éthique incontournable dans un contexte de tension extrême.
Gardien de l’Algérie après l’indépendance (1962 – 1975)
L’Indépendance ouvre une période d’espoir, mais Cheikh Hadj al-Mehdi perçoit rapidement les dérives autoritaires naissantes. Inébranlable, il refuse toute récupération politique et intervient en 1964, avec succès, pour empêcher la nationalisation du patrimoine foncier et spirituel des confréries.
Visionnaire, il promeut un développement enraciné dans la culture millénaire du pays, tout en restant ouvert au monde. Il s’investit dans des projets novateurs : innovations agricoles et écologiques, réseaux de solidarité, institut coranique, université traditionnelle, consolidation de zâwiyas et mosquées, développement de la ferme expérimentale « La Vallée des Jardins », organisation de congrès annuels et relance des activités de l’association « Les Amis de l’Islam ».
Parmi ses initiatives symboliques, il ravive le Mawlid an-Nabawî, contesté par le courant wahhabite, et crée en 1967 la Jeunesse Islamique Alaouia (JIA), pour l’éducation morale des jeunes et leur préparation aux mutations de la société. Ces actions suscitent en 1968 une virulente campagne de presse orchestrée par ses adversaires, l’accusant de faire de la tarîqa « un Etat dans l’Etat ».
En 1970, il est arrêté, torturé et assigné à résidence à Djidjili. Loin de briser son influence, cet exil transforme le lieu en centre spirituel dynamique, attirant disciples et visiteurs. Libéré la même année, affaibli mais déterminé, il poursuit sa mission : réconcilier, reconstruire et soutenir les jeunes. Malgré les pressions, les restrictions et les confiscations, il demeure un semeur d’espérance, fidèle à sa vision et à sa voie.
On ne va pas à Dieu en faisant passer la voie là où on veut. Ni en se faisant suivre par la voie.
L'œuvre d'un « rénovateur silencieux »
Dans le contexte historique qui lui est propre, l’héritage du Cheikh Hadj al-Mehdi se transmet avant tout de manière orale. Il perpétue le message mohammadien et l’effort de rénovation de ses prédécesseurs, à une époque marquée par la guerre, la haine, l’intolérance et l’abandon des valeurs traditionnelles de l’Islam. Dans ce cadre contraint, son magistère se déploie en trois axes : l’enseignement régulier à la zâwiya (exégèse coranique, fiqh, spiritualité), la guidance personnalisée des disciples, et l’engagement concret au service de la paix et de l’humain.
Sa contribution se manifeste également dans la préservation du lien entre Orient et Occident, ainsi que dans le renforcement des structures institutionnelles de la voie, notamment à travers le développement des activités de l’Association “Les Amis de l’Islam”, et la création de sa revue éponyme, pour laquelle il rédigea plusieurs articles.
Ainsi, son héritage ne se mesure pas en traités écrits mais en structures vivantes et mémoire collective – celle d’un « rénovateur silencieux » dont l’œuvre se poursuit au-delà de sa disparition.
Martyr et mémoire vivante
Cheikh Hadj al-Mehdi s’éteint le 24 avril 1975, à quarante-sept ans, victime d’un acharnement démesuré, martyr de l’idéal spirituel qu’il incarnait. Sa parole demeure gravée : « On ne va pas à Dieu en faisant passer la voie là où l’on veut, ni en se faisant suivre par la voie ».
Les témoignages décrivent un homme simple, souriant, proche des humbles, courageux et profondément bienveillant. Pour beaucoup, il rejoint la lignée des maîtres ayant marqué la voie par leur sincérité, leur clairvoyance et leur sacrifice face aux épreuves.
Sa mémoire continue d’être commémorée à travers des événements culturels et spirituels qui perpétuent son message de réconciliation et de paix.




