Il n'y a point un atome dans l'univers qui ne porte en lui un des Noms de l'Adoré
Cheikh al-Alâwî
Formation spirituelle et héritage initiatique
Ahmad ibn Mustafâ Ben ‘Alîwa naît en 1874 à Mostaganem, dans une Algérie sous domination coloniale. Issu d’une famille de l’élite religieuse, il grandit dans une société bouleversée par la disparition des structures traditionnelles et l’effacement des élites musulmanes. Orphelin de père à seize ans, il exerce d’abord comme savetier puis commerçant, tout en poursuivant une formation religieuse auprès de Muhammad ibn Hadj ‘Allâl à la grande mosquée de Mostaganem.
Sa trajectoire spirituelle prend un tournant décisif lorsqu’il rencontre Sidi Muhammad al-Buzîdî, héritier de la chaîne initiatique Shâdhiliyya-Darqâwiyya. Cette silsila, chaîne de transmission spirituelle ininterrompue remontant au Prophète Muhammad, passe par des maîtres prestigieux comme l’imâm ‘Alî, puis s’ancre au Maghreb avec Abû Madyan al-Ghawth (le pôle de Tlemcen) et al-‘Arabî al-Darqâwî.
À la mort de son maître en 1909, il hérite de la fonction de guide spirituel sans opposition notable, fait rare dans l’histoire des confréries soufies. En 1914, il donne à la voie héritée le nom de tarîqa Alâwiyya, synthèse renouvelée du soufisme maghrébin adaptée aux défis de la modernité. Autodidacte d’une érudition remarquable, il développe une maîtrise approfondie de la théologie, de la philosophie, de la métaphysique et de la poésie, nourrissant ainsi sa vision universaliste de l’islam.
L'architecte d'un soufisme moderne
Cheikh al‑Alâwî s’impose comme réformateur majeur du soufisme au XXᵉ siècle. Face au déclin de l’islam traditionnel et aux attaques du réformisme moderniste, il élabore une voie de rénovation spirituelle enracinée dans la tradition vivante. Il distingue plusieurs niveaux d’interprétation des textes sacrés, dépassant le littéralisme pour retrouver l’esprit vivant de la Révélation.
Son engagement en faveur de la modernité s’incarne dans des choix concrets. Il encourage ses disciples occidentaux à s’intégrer socialement en adoptant le vêtement local et en développant leurs qualifications professionnelles, allant jusqu’à organiser leur formation dans des centres spécialisés parisiens. Il promeut l’apprentissage des langues étrangères et défend la traduction du Coran contre l’hostilité de certains oulémas orientaux. Il autorise les convertis à prononcer la shahâda dans leur langue maternelle, geste d’ouverture remarquable pour l’époque. Lui-même adopte les innovations techniques de son temps : électricité, téléphone, automobile.
Visionnaire, il anticipe le rôle déterminant des médias dans l’évolution des consciences. Premier cheikh soufi à fonder un journal, Lisân al-Dîn en 1923 puis al-Balâgh al-Jazâ’irî (1926-1946), il crée une tribune intellectuelle diffusée dans tout le monde arabe. Il organise des congrès annuels à Mostaganem et Alger, lieux de débats philosophiques et sociaux ouverts aux hommes comme aux femmes. Ces initiatives révèlent sa conviction que la spiritualité doit s’exprimer dans l’espace public et participer au renouveau intellectuel.
Sur le plan spirituel, il codifie la retraite (khalwa) et la rend accessible à tous. Ses voyages au Maghreb, en Orient et en Europe établissent un réseau de zâwiyas, créant la première infrastructure spirituelle musulmane organisée en Occident. Selon les rapports coloniaux, des milliers de personnes reçurent l’initiation lors de ses déplacements. Face à la politique d’assimilation, il défend l’identité culturelle et religieuse algérienne tout en appelant la jeunesse à atteindre les hautes cimes du savoir et à vivre avec son temps sans renier son héritage.
Une œuvre monumentale
Son œuvre écrite témoigne d’une érudition exceptionnelle. Parmi ses textes majeurs :
- Al‑Minah al‑quddûsiyya (Les Dons sanctifiés), commentaire ésotérique du dogme et du rituel islamique.
- Al‑Qawl al‑ma‘rûf (1921), réfutation des adversaires du soufisme.
- Miftâh al‑shuhûd fî mazâhir al‑wujûd (Cognitions universelles), synthèse entre science et mystique.
- Al‑Mawâdd al‑ghaythiyya (Sagesse céleste), commentaire des aphorismes de Sidi Abû Madyan.
- Al‑Bahr al‑masjûr (La Mer en ébullition), exégèse coranique inachevée.
Son Dîwân révèle un amour spirituel intense pour le Prophète Muhammad, encore chanté lors des séances de samâa. Ses recherches philosophiques et articles dans al‑Balâgh al‑Jazâ’irî constituent un corpus considérable sur la renaissance islamique.
N'abandonne pas ton âme et ne la prends pas en aversion ; accompagne-la plutôt et interroge-la sur ce qu'elle porte en elle.
De Mostaganem à l'UNESCO
La reconnaissance du Cheikh al-Alâwî dépasse les frontières de sa confrérie. Le cadi et mufti de La Mecque et Médine, Muhammad ibn al-Makkî, atteste sa haute spiritualité, tandis que de nombreux cheikhs de confréries prestigieuses (Darqâwiyya, Bûdshîshiyya, Tidjâniyya, Qâdiriyya) lui prêtent allégeance ou reconnaissent sa station spirituelle.
Les intellectuels occidentaux saluent son œuvre. L’islamologue britannique Martin Lings le qualifie de « saint musulman du XXème siècle ». Le moine cistercien Thomas Merton exprime son admiration pour « la pureté de la tradition soufie qu’il représente ».
En 2013, lors de sa 37ᵉ Conférence générale, l’UNESCO reconnaît officiellement l’ordre soufi alâwî comme acteur majeur du dialogue interreligieux et modèle d’harmonisation entre spiritualité et modernité, soulignant que « l’ordre montre comment mieux servir l’humanité ; comment tenter d’harmoniser et d’embellir le monde » et « mise sur la fraternité aimante des hommes ».
Cheikh Ahmad al‑Alâwî incarne un soufisme de transition et de renaissance. Réformateur, écrivain et maître spirituel, il a su adapter l’héritage soufi aux défis de la modernité tout en préservant son authenticité. Son œuvre et son rayonnement témoignent de la vitalité d’un islam spirituel ouvert, universel et profondément enraciné dans la tradition.




